Deux traductrices au Salon du Livre — partie 2 : l’exploration

Livre Paris, mieux connu sous son ancien nom de Salon du Livre, est sans conteste le rendez-vous annuel des professionnels de l’édition, dont les traducteurs font bien évidemment partie. Mais que vient-on y faire ? Assister à des conférences ? Rencontrer des collègues ? Démarcher des prospects ? Audrey Prost, traductrice financière et lectrice vorace, et Charlotte Matoussowsky, traductrice spécialisée en sciences humaines, nous racontent comment elles ont vécu Livre Paris 2019 et partagent avec nous leurs astuces de survie !

Ce second billet traite des deux derniers jours du salon, où nos protagonistes, désormais aguerries, reviennent au Salon avec des objectifs bien précis.

C’est d’abord Audrey qui nous narre son dimanche.

Dimanche 17 mars 2019

Traduire le politique — Atelier de traduction participatif

J’arrive vers 13 heures pour assister à l’atelier Traduire le politique, organisé par l’ATLF et l’École de traduction littéraire (ETL). Cette fois-ci, l’arène est bien visible, sur le stand du Centre national du Livre, en plein milieu du Salon.

On commence par présenter Bérengère Viennot et son ouvrage récemment paru, La Langue de Trump (éditions Les Arènes). Lecture vivement recommandée ! Pour les curieux, une petite mise en bouche (pun intended) s’impose.

Olivier Mannoni – qu’on ne présente plus, ou si peu – brosse en quelques mots le portrait de l’École de traduction littéraire, fondée en 2012, avant d’expliquer le format de l’atelier. Il s’agit de proposer au public des cas épineux de traduction, issus de discours politiques récents dans plusieurs langues (anglais, bien sûr, mais aussi italien, roumain et autres).

On commence par un tweet récent du président américain, dont l’œuvre entière sur le réseau social pourrait faire l’objet d’une étude approfondie qu’on intitulerait « Grandeurs et misères du traducteur » — car il faut de la grandeur pour traduire « bien » des textes aussi « mal » écrits, mais cela ne se fait pas sans quelques misères.

On passe ensuite à un discours de Margaret Thatcher, tellement célèbre qu’une page lui est consacrée sur Wikipédia (le discours, pas Thatcher… enfin, si, aussi. Bref.) :

To those waiting with bated breath for that favourite media catchphrase, the ‘U-turn’, I have only one thing to say: ‘You turn [U-turn] if you want to. The lady’s not for turning!’

Après avoir exploré des expressions françaises autour de la notion de demi-tour, une proposition émerge – « La dame est en fer, mais ne tourne pas » – qui réussit l’exploit d’évoquer la Dame de fer (The Iron Lady) et la girouette qui tourne au gré du vent (ou pas, en l’occurrence).

Le minestrone de Matteo Salvini, vice-président du conseil des ministres italien, parlant de possibles alliances avec des partis concurrents (Escludo governissimi, inciuci o minestroni col Pd e coi 5 Stelle), ouvre tout le champ culinaire des ratatouilles, potages et autres soupes.

Le slogan Love trumps hate finit de mettre les cerveaux de la salle en ébullition… Le casse-tête qui résume bien toute la difficulté du métier de traducteur : il faut respecter le message et le contexte (slogan d’une campagne politique marquée par une extrême polarité), l’ironie induite par le jeu de mots sur le nom du candidat (« Trump » pour Donald, mais aussi pour désigner l’atout, la carte maîtresse du paquet), la forme extrêmement concise, quasiment impossible à rendre en français (trois mots, sujet, verbe, complément, dont deux sont antonymes… et je ne me lance même pas dans le raisonnement sur les couleurs). Si l’on n’était pas certain de saisir toutes les subtilités, Urban Dictonary propose même une explication de texte.

love trumps hate button

Mission impossible… et pourtant ! Florilège de propositions : « Ne vous laissez pas trumper par la haine », « Détrumpez-vous », « Trumper n’est pas jouer », « Couper cœur à la haine ». Toutes sont un parti-pris qui transmet tout ou partie du message, s’amuse d’une chausse-trape autour du Trump ou du jeu de cartes, préserve la concision du slogan.

unnamedEt pour finir, Cyrille Rivallan nous pose une colle qui mélange culture geek et actualité :

Au-delà de l’évident « May, que la farce soit avec toi », des multiples pistes proposées, j’en retiendrai deux :

« Chez May, la farce est puissante. »

 « May, l’Union fait la farce. »

L’atelier n’a duré qu’une heure, mais c’était un jeu auquel on se serait volontiers prêté plus longtemps.

Et à croire les passants qui se sont arrêtés pour écouter, le sujet ne passionne pas que les traducteurs…

***

Pour en savoir plus sur La Langue de Trump : http://www.arenes.fr/livre/la-langue-de-trump/

Pour en savoir plus sur l’école de traduction littéraire : http://asfored.org/etl/page-4001/etl

***

Le lendemain, Audrey et Charlotte se sont toutes deux rendues au Salon : cette quatrième et dernière partie est donc rédigée à quatre mains.

Lundi 18 mars 2019

Les choses sérieuses commencent

La matinée du lundi 18 mars a la particularité d’être réservée aux professionnels du monde de l’édition (dont les traducteurs font bien évidemment partie). Les conférences sont davantage orientées sur les préoccupations sur secteur et, surtout, il y a beaucoup moins de monde : c’est donc le moment idéal pour réseauter et prospecter.

Audrey avait prévu d’arriver tôt au Salon pour la matinée consacrée aux professionnels (ça tombe bien, c’en est une), mais des traductions de dernière minute l’ont retenue à son bureau.

Quant à Charlotte, elle arrive peu après l’ouverture, délestée de l’annuaire et autres brochures : à midi, le salon rouvre au public et elle veut voir le plus de personnes possible avant. Elle se rend d’abord sur le stand d’un éditeur avec qui elle a pris rendez-vous sur la plateforme Mon réseau Livre Paris sur le site web du salon. Après quoi, elle passe sur les stands des maisons d’édition qui l’intéressent pour que celles-ci lui présentent leur travail et qu’elle leur parle du sien. Elle laisse des cartes de visite et, pour les plus intéressés, un exemplaire de son portfolio.

La plateforme Mon réseau Livre Paris, lancée en 2019, propose différentes fonctionnalités, notamment un agenda où inscrire les conférences ainsi qu’une messagerie pour contacter les exposants qui l’acceptent. À tester !

L’Europe de demain : la circulation des auteurs, des livres et des savoirs

En fin de matinée, elle s’installe avec un peu de retard devant le débat « L’Europe de demain : la circulation des auteurs, des livres et des savoirs ». Parmi les intervenants, un traducteur, une critique littéraire, une directrice de centre culturel, la présidente du Bureau international de l’édition française (BIEF) et un représentant du ministère de la Culture, le tout animé par la directrice de la Fédération des éditeurs européens. On évoque les programmes européens et nationaux, les partenariats entre éditeurs, les prix littéraires et de traduction et les multiples initiatives visant à faire circuler les sciences et les littératures d’Europe.

Au sortir de la table ronde, Charlotte croise le directeur du BIEF, qui lui rappelle que son stand est moins fermé qu’il n’en a l’air et qu’il ne faut pas hésiter à y passer pour rencontrer des éditeurs étrangers.

Le prix Apulée

Audrey la rejoint à midi pour une autre conférence organisée par la revue littéraire Apulée, qui dépend des éditions Zulma. Celle-ci présente sa dernière initiative : un prix de traduction, qui récompense un texte court d’un auteur vivant en Europe traduit en français depuis n’importe quelle langue. Si la présentation de cette revue de réflexion nous semble intéressante (et surtout son 4e numéro, consacré à la traduction des deux côtés de la Méditerranée), nous sommes un peu décontenancées, car nous pensions assister à la remise du premier prix Apulée, mais il n’en est rien. Rendez-vous l’année prochaine ?

Le temps du réseautage

L’heure du déjeuner est l’occasion de discuter, de prendre quelques nouvelles, mais aussi et surtout de partager notre expérience du Salon. C’est aussi ce qui nous donne envie de la faire partager à d’autres, d’où le présent billet ! Puis nous reprenons nos pérégrinations à travers le pavillon. Outre des éditeurs, nous croisons des amis traducteurs, dont certains que nous n’avions jusqu’ici rencontrés que sur les réseaux sociaux : c’est le rendez-vous de l’année ! Charlotte emmène Audrey voir Cyrille Rivallan, un traducteur qu’elle a rencontré sur Twitter, et qui n’est autre que le « colleur » de la veille. Une discussion s’engage autour des fiches de lecture, de l’école de traduction littéraire et du métier en général. Nous échangerons nos cartes et resterons en contact.

L’après-midi, l’objectif d’Audrey est de retourner voir l’éditeur qu’elle n’a pas pu croiser vendredi. Après une autre tentative infructueuse (eh oui, elle tombe une nouvelle fois à l’heure de la pause déjeuner), elle arrive enfin à échanger avec son contact. À toutes celles et ceux qui ne sont pas familiers de ces salons, nous vous conseillons de ne pas vous laisser déstabiliser. Vos interlocuteurs risqueront toujours de se faire interrompre par des connaissances de passage. Soyez patients, mais tenez bon et allez au bout de votre discussion !

N’oubliez pas de prendre un grand nombre de cartes de visite ! Une brochure ou un portfolio est également un bon moyen de laisser une trace dans l’esprit de votre interlocuteur.

Après s’être retenue les jours précédents, Charlotte ose enfin acheter quelques livres. Une heure avant la fermeture, une consœur traductrice du serbe l’entraîne à une conférence sur la littérature croate : il y a des chaises, cela tombe bien, elle ne tient plus debout !

Nous repartons sur les rotules, mais satisfaites et riches de contacts. Mais notre travail ne s’arrête pas là : il faudra faire fructifier toutes ces rencontres avant que nos interlocuteurs ne nous oublient !

Et vous, fréquentez-vous les Salons du Livre ? Pourquoi ? Serez-vous à Livre Paris 2020 ?

A propos aprotrad

Créée en 1993 par un groupe de traducteurs. Sise en région Centre, APROTRAD rayonne dans l’hexagone et attire des professionnels basés hors de France. Sa dynamique de partage et de collaboration favorise de fructueux échanges au sein du groupe. L’association soutient les actions de promotion de la profession et la formation de ses adhérents. APROTRAD regroupe près d'une centaine de membres, traducteurs, interprètes, sociétés de traduction, représentants de métiers connexes. Les étudiants en filière universitaire de traduction ont la possibilité d’adhérer à l’association. Pour nous contacter, visitez la page http://www.aprotrad.org/contact.html
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