Deux traductrices au Salon du Livre — partie 1 : la découverte

visuel-LIVREPARIS-2019-A4Livre Paris, mieux connu sous son ancien nom de Salon du Livre, est sans conteste le rendez-vous annuel des professionnels de l’édition, dont les traducteurs font bien évidemment partie. Mais que vient-on y faire ? Assister à des conférences ? Rencontrer des collègues ? Démarcher des prospects ?

Audrey Prost, traductrice financière et lectrice vorace, et Charlotte Matoussowsky, traductrice spécialisée en sciences humaines, toutes deux membres d’Aprotrad, nous racontent comment elles ont vécu Livre Paris 2019 et partagent avec nous leurs astuces de survie !

Ce premier billet traite des deux premiers jours du salon, placés sous le signe de la découverte et de la Russie.

Laissons d’abord la parole à Audrey.

Le Salon du Livre de Paris commence bien avant le jour d’ouverture. Généralement, on reçoit les premières alertes par mail début janvier, lorsque la programmation commence à s’ébaucher.

Cette année, la thématique Europe intéresse la citoyenne et la traductrice que je suis. La littérature russe mise à l’honneur fait écho aux personnes de mon entourage qui apprennent le russe ou le perfectionnent.

Mais dans le programme, comme un rituel, je cherche toujours un autre mot clé : « Traduction ». Il en ressort une conférence autour de la traduction et de la retraduction, la remise d’un certain Prix Apulée, un tournoi de traduction (que les amateurs de mots‑valises appellent volontiers « traduel »), un atelier Traduire le politique.

Enfin, je cherche un auteur et une ou deux petites maisons d’édition méconnues du grand public qu’il me tient à cœur de rencontrer, dont une à laquelle j’ai un projet de livre à proposer.

En tant que traductrice libérale, c’est la première année que je peux visiter le Salon munie d’un badge professionnel, qui me donne accès gratuitement et de manière illimitée aux quatre jours de programmation.

Demandez votre badge professionnel et consultez le programme des manifestations ainsi que la liste des exposants avant le début du salon.

Vendredi 15 mars 2019

Le choc

J’ai terminé un peu plus tôt ma journée pour arriver au salon vers 18 heures. Comme d’habitude, c’est le choc. Le Salon est immense. Mais vendredi après-midi oblige, la foule ne se presse pas encore. Je récupère d’emblée un catalogue des exposants et un programme des temps forts (dans lequel je déplore qu’aucun des événements liés à la traduction n’ait été mis en lumière… on ne se refait pas).

Impossible en revanche de mettre la main sur un plan. Il me serait bien utile pour me diriger vers le stand de la région Sud — car il ne suffit pas d’être informée qu’il se trouve en K28, encore faut-il savoir comment repérer les marqueurs, au sol et dans les airs… ça viendra au fil des jours. Je me perds un peu dans les allées, peste contre la version mobile du site qui ne me fournit pas les informations dont j’ai besoin. Et puis je finis par trouver le stand, qui saute pour ainsi dire aux yeux non loin de l’entrée.

Joute de traduction russe/français organisée par le collectif ATLAS

Le modérateur (Valéry Kislov, traducteur français-russe) est déjà en pleine présentation des deux traducteurs russe — français qui prendront part au tournoi : Yves Gauthier et Paul Lequesne. Les quelques poufs disposés en demi-cercle sont tous occupés, le public est attentif. Je me tiens donc debout et prends le train en marche.

Le sujet de la joute est très intéressant, quoiqu’un peu complexe : il porte sur les sonnets de Guillaume du Vintrais, poète français méconnu du xvie siècle, amateur de sonnets sur des amours contrariées, dont les œuvres (originalement en français) ont été découvertes et traduites à quatre mains au xxe siècle par un tandem de « contre‑révolutionnaires » russes, Yakov Kharon et Youri Weinert, avant de faire l’objet d’une rétrotraduction par nos deux traducteurs émérites.

Tout de même, avant de commencer, Paul Duquesne nous avoue avoir remis la main sur les textes originaux en français et en avoir tiré inspiration pour ses travaux. A-t-il « triché » ? Difficile à dire, tant l’ironie et l’autodérision imprégnaient ses commentaires et ceux de son adversaire. Valéry Kislov lit tour à tour les sonnets en russe, puis chaque traducteur se lève et déclame sa traduction. Les deux textes ne pourraient être plus dissemblables et pourtant chacun forme un tout cohérent. Moi qui ne comprends pas la langue slave, je ne fais qu’entr’apercevoir les subtilités qui forment le texte source en creux de la confrontation de ses versions traduites.

Malheureusement, aucun des trois intervenants ne commente réellement le travail présenté. Comme si tous ceux qui les écoutaient étaient armés pour apprécier et juger aussi bien l’original que ses reproductions. Seule ébauche d’analyse : dans une description alimentaire, l’un a choisi de parler de foie gras, l’autre de fromage. Le russe faisait vraisemblablement référence au second. Mais la version originale française évoquait le premier. Paul Lequesne justifie (en plaisantant ?) son choix par un retour aux sources.

Cette déception provoquée par le manque d’introspection est partagée par les jouteurs eux-mêmes, comme ils le reconnaîtront quelques jours plus tard dans un échange publié sur le site de l’ATLAS.

La joute prend fin avec vingt minutes d’avance sur un match nul. En conclusion, toutefois, une friandise, un joli quatrain d’Igati Ivanovski (1932-2016) que nous propose Yves Gauthier :

Луна взошла на небосвод.
И отразилась в луже.
Как стихотворный перевод:
Похоже — но похуже.
La lune fait son ascension.
Son reflet dans la flaque d’eau :
On dirait une traduction,
Très ressemblant, mais en moins beau.

***

Pour en savoir plus sur les intervenants : http://www.atlas-citl.org/salon-du-livre/

Pour consulter l’ensemble des textes lus : http://www.atlas-citl.org/mystification-de-traducteurs_la-joute-russe-au-salon-livre-paris-2019/

***

À la recherche de l’exposant perdu

Je profite de ce temps gagné pour faire un tour du côté de mes deux maisons d’édition. Du premier stand, petite maison tenue par un couple, je remporte deux livres : un livre mêlant dessins à colorier et haïkus (j’aime cette alliance de disciplines, entre dessin, littérature et traduction) et un très beau livre-album de photographies de chats urbains.

Avec le deuxième, jeune maison que je suis depuis ses débuts, je ne suis pas si chanceuse : lors de mon premier passage, l’exposant est en pleine discussion ; lors de mon second passage, une dizaine de minutes plus tard, il est absent (pas étonnant, il est 19 heures passé) et, malgré mes cent pas, le stand reste désespérément vide.

La journée se termine là-dessus pour Audrey, qui ne peut se rendre au Salon le lendemain. Charlotte, qui arrive d’Orléans, prend le relais.

Samedi 16 mars 2019

L’esprit pratique

J’arrive en milieu d’après-midi au salon et m’empresse d’abandonner mon sac de voyage de provinciale au vestiaire avant de me diriger vers l’entrée réservée aux professionnels à l’extrémité du bâtiment (moins de foule !) À l’entrée, je récupère un porte-badge et un plan : je constate que l’organisation globale du pavillon n’a guère changé par rapport aux années précédentes. Je me trouve un coin où m’asseoir et commence à annoter le plan avec les noms des éditeurs que je compte passer voir et que j’ai repérés sur le site web de Livre Paris. À l’encre effaçable, car l’expérience m’a appris que les stands ne sont pas toujours exactement là où ils devraient !

Prévoyez du temps : le salon est immense, les exposants très sollicités et l’on est vite tenté d’enchaîner les conférences.

Traduire et retraduire la littérature russe

À 16 heures, je suis rejointe par une amie et consœur, avec qui je m’installe dans le public de la scène Coulisses de l’édition pour une table ronde intitulée « Traduire et retraduire la littérature russe ». Animée par François Deweer, ancien directeur de la Librairie du Globe, celle-ci accueille deux traductrices chevronnées, Anne Coldefy‑Faucard et Luba Jurgenson, ainsi que l’écrivain russe Vladimir Sorokine. Pendant une heure, ils et elles évoquent les enjeux de la retraduction des classiques de la littérature russe et soviétique, souvent connus en France dans des versions finalement peu fidèles aux styles de leurs auteurs. Les traductrices évoquent les difficultés de leurs travaux les plus récents. Ainsi, Luba Jurgenson a dû traduire un roman comportant des passages en ukrainien, langue comprise sans difficulté par tout russophone, mais évidemment pas par les Français. Quant à Anne Coldefy-Faucard, elle s’est attelée à une septième traduction des Âmes mortes de Gogol en essayant de retranscrire l’humour qui semblait avoir disparu des six versions précédentes. Enfin, Vladimir Sorokine, s’il n’a jamais traduit lui-même, n’en tarit pas moins d’éloges sur le travail de ses traducteurs. Tous insistent sur le fait qu’une traduction littéraire est d’abord une lecture de l’œuvre, une interprétation porteuse de partis-pris.

Tout vient à point à qui sait attendre

Après cette passionnante conférence, je me sépare de mon amie pour entamer mon repérage. En effet, mon objectif du jour est avant tout de préparer ma visite du lundi, journée bien plus calme que le week-end. J’en profite tout de même pour discuter avec quelques éditeurs et laisser ma carte de visite. Je me retiens d’acheter des livres, car je risquerais de très vite dépasser mon budget ! Avant de me diriger vers la sortie, j’attrape un exemplaire d’un outil indispensable du salon : l’annuaire des exposants, qui renferme les coordonnées de tous mes prospects et me sera bien utile dans les jours suivant l’événement.

La suite dans un prochain billet !

A propos aprotrad

Créée en 1993 par un groupe de traducteurs. Sise en région Centre, APROTRAD rayonne dans l’hexagone et attire des professionnels basés hors de France. Sa dynamique de partage et de collaboration favorise de fructueux échanges au sein du groupe. L’association soutient les actions de promotion de la profession et la formation de ses adhérents. APROTRAD regroupe près d'une centaine de membres, traducteurs, interprètes, sociétés de traduction, représentants de métiers connexes. Les étudiants en filière universitaire de traduction ont la possibilité d’adhérer à l’association. Pour nous contacter, visitez la page http://www.aprotrad.org/contact.html
Cet article, publié dans Métier, Réseau, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Deux traductrices au Salon du Livre — partie 1 : la découverte

  1. Ping : Deux traductrices au Salon du Livre — partie 2 : l’exploration | Aprotrad Le Blog

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s