Trente ans de la vie d’une traductrice

Après avoir obtenu un bac A5 (en 1976, c’était un bac littéraire avec 3 langues vivantes), j’ai passé quelques mois en Angleterre comme fille au pair tout en suivant des cours d’anglais pour ne pas faire que du ménage et de la garde d’enfants ; j’ai obtenu le Certificate of Cambridge, d’une valeur très… symbolique. L’année suivante, n’étant toujours pas décidée à reprendre des études et voulant améliorer mon espagnol, j’ai fait la même chose en partant en Espagne, à Alicante. Je n’ai pas étudié là-bas, au contraire, c’est moi qui ai donné des cours de français, mais j’ai bien progressé. De retour en France, la soif d’indépendance m’a poussée à « monter » à Paris où j’ai trouvé un travail au titre ronflant de « standardiste télexiste assistante trilingue » dans une société d’assistance. Je travaillais en trois/huit et j’étais très mal payé (en 1978, le discours des employeurs était « si ça ne vous plaît pas, il y en a cinquante qui attendent dans la rue »). J’y suis restée quelques mois puis j’ai enchaîné les postes de standardiste en intérim jusqu’au jour où le besoin de quitter Paris a été le plus fort. Après plusieurs mois de chômage en province, je me suis enfin décidée à reprendre des études, celles-là même que mes copines de lycée terminaient, et je me suis inscrite en LEA à l’université de Tours. Après ma licence, j’ai suivi des cours par correspondance de secrétariat de direction, ce qui faisait un bon complément à mon CV grâce à la dactylo, la compta, la gestion, etc. Au printemps 1985, j’ai eu la chance de faire un remplacement de quelques mois dans une agence de traduction tourangelle. J’ai eu la confirmation que la traduction était vraiment ce que je voulais. J’ai eu le bonheur d’être formée par des professionnels extrêmement compétents et à la fin de mon contrat, après un superbe voyage de quatre semaines au Mexique, j’ai décidé de me mettre à mon compte.

1er février 1986

Me voici donc officiellement traductrice indépendante, dûment inscrite à l’URSSAF et il ne me reste plus qu’à m’acheter une machine à écrire et à trouver des clients.

Dans cette agence tourangelle, il y avait déjà un ordinateur, mais pour quatre traducteurs. Nous écrivions nos traductions puis les saisissions ensuite à l’ordinateur, ou bien nous tapions des télex, peu à peu remplacés par des télécopieurs (avec les bobines qu’on trouvait entièrement déroulées le matin et qu’il fallait ensuite découper…). Il n’était pas question pour moi, ni d’ailleurs pour aucun autre indépendant que j’ai pu connaître à l’époque, d’acheter un ordinateur. C’était un investissement pour une entreprise, c’était compliqué et hors de prix pour un particulier.

Ma première machine à écrire était mécanique. J’avais donc tout intérêt à bien préparer mes brouillons et à ne pas rêvasser en tapant. Ensuite, j’ai pu m’acheter une machine à écrire électronique, une petite merveille qui autorisait les corrections sur… la ligne en cours ! Un « retour chariot » et il fallait tout recommencer.

Toute la prospection se faisait par courrier postal, après recherche d’adresses dans les annuaires du bureau de poste de mon village. Il en allait de même pour les missions. Un coup de téléphone : « Pouvez-vous prendre 18 pages dans tel domaine pour la semaine prochaine ? » Si la réponse était positive, j’entendais « Bon, je vous mets ça au courrier ce soir, vous le renverrez par Chronopost, c’est urgent ! ». Puis un beau jour, j’ai pu m’acheter un télécopieur et là, le temps s’est considérablement raccourci.

Quelques temps plus tard, les ordinateurs individuels ont fait leur apparition. Mon tout premier, je le revois encore, était un Amstrad PCW9512, que je suis allée chercher à 100 km de chez moi parce que l’offre incluait une suite logicielle et une imprimante à marguerite ! L’ordinateur n’étant pas pourvu de disque dur, il fallait tout sauvegarder sur des disquettes et l’enregistrement de certains fichiers un peu longs me laissait amplement le temps d’aller dans la cuisine me faire un café. Quant à l’imprimante, elle fonctionnait en « feuille à feuille », donc sans chargeur, et je devais rester debout devant et mettre les feuilles les unes après les autres…

Juin1990

Photo vintage de juin 1990, avec le fameux Amstrad. J’ai changé de pièce, de matériel et, heureusement, de coiffure depuis.

Les télécopieurs dominaient le marché, mais les modems commençaient à arriver. Mon tout premier était un rebut de l’armée. C’était une machine orange de la taille d’une tour d’ordinateur actuel, qu’on ne branchait que quand on en avait besoin. Je ne l’ai pas gardé très longtemps, il a très vite été remplacé par un flambant neuf beaucoup plus petit, que je louais. Avec les modems, il fallait prévenir le client par téléphone qu’on allait lui envoyer la traduction, est-ce qu’il voulait bien se connecter ? On se mettait d’accord sur « 8 bits de données, parité paire, 1 bit de stop », toujours très étrange pour les non-initiés, et on attendait avec angoisse les bizarreries sonores très caractéristiques de la liaison qui s’établit, en donnant l’impression qu’on se connectait avec la planète Mars. Pour avoir une idée : https://www.youtube.com/watch?v=hWNr9FBJhqQ Si ça marchait, c’était un soupir de soulagement des deux côtés de la ligne et certaines fois, on aurait presque ouvert une bouteille de champagne. Si ça ne marchait pas, il fallait recommencer, éteindre et rallumer, revérifier les paramètres, les numéros, sans oublier de croiser les doigts parce que ces choses-là étaient vraiment très capricieuses.

Tout évoluait très vite, j’ai eu d’autres ordinateurs, et même une imprimante laser ! Et puis un jour, j’ai eu une connexion Internet et une adresse électronique ! Je me sentais à la pointe du progrès ! Rien à voir avec ce qu’on connaît aujourd’hui : ça coûtait cher, il fallait regarder sa montre, que ce soit pour envoyer un email ou pour faire une recherche sur Internet (et je parle de l’Internet de la fin des années 1990, avec des recherches via Altavista ou d’autres moteurs disparus depuis, et sans toutes les ressources dont nous disposons maintenant). J’ai même eu une adresse « à chiffres » chez Compuserve !

Toutes ces années, le courrier papier restait très important, car toutes ces connexions étaient assez onéreuses. Si j’acceptais une traduction de 30 pages, on m’en envoyait une petite partie par télécopie pour que je puisse commencer et le reste arrivait dans ma boîte aux lettres le lendemain ou le surlendemain.

Je faisais la plupart de mes recherches dans des dictionnaires papier, j’en ai acheté une belle flopée au cours des années, et ça prenait une place monstrueuse sur les étagères et sur le bureau, mais ça musclait les petits bras.

Mon remplacement dans cette agence de traduction m’avait donné quelques pistes de prospection. Grâce au bouche-à-oreille, qui fonctionnait déjà très bien, j’ai pu en trouver d’autres et petit à petit, mon carnet de clients s’est bien étoffé. Ça n’a pas empêché les périodes creuses, et il y en a eu, parfois assez courtes et bienvenues, d’autres fois bien trop longues. J’ai des clients fidèles depuis des années, alors que d’autres n’ont fait que passer. Certaines agences existent toujours, beaucoup ont disparu. Le marché a aussi beaucoup évolué et si je devais retenir deux périodes creuses, ce serait quelques mois après la guerre du Golfe (1990/91), aussi curieux que cela puisse paraître, puis quelques années après, avec l’arrivée sur le marché de la traduction des pays de l’Est (Bulgarie, Roumanie, surtout) qui ont cassé les prix, même sur les traductions vers le français.

Certaines de mes factures n’ont jamais été honorées, et pour certains mauvais payeurs dont je me suis vite débarrassée, il a fallu en passer par l’injonction de payer, l’huissier, etc. J’ai dû faire appel une fois à un avocat car le non-paiement de mes honoraires était lié à une contestation de la qualité de mon travail. J’ai gagné le procès et perdu sans aucun regret un client malhonnête.

Je dois reconnaître que dans leur majorité, mes clients sont agréables. Ils font de leur mieux pour me faciliter la tâche en me fournissant de la documentation, voire en faisant des recherches pour moi quand les délais sont serrés, en prolongeant lesdits délais si nécessaire, en me faisant parvenir, lorsqu’il s’agit d’agences, les messages reconnaissants de leurs propres clients après un travail urgent ou particulièrement difficile. Les désagréables, car il y en a, ne méritent pas que nous perdions notre temps et ils comprennent très vite que « nous ne vieillirons pas ensemble ». Il ne s’agit pas seulement de fournir un service payant, il faut un véritable esprit de collaboration, et pour les clients directs, une bonne pédagogie, en ayant toujours à l’esprit que si la traduction rendue est satisfaisante, tout le monde est gagnant. Il est parfaitement compréhensible qu’une entreprise française qui importe un produit pour la première fois ne sache pas exactement ce dont nous avons besoin pour faire du bon travail. À nous de l’expliquer, par exemple lorsqu’il s’agit de la traduction de slogans, souvent davantage du ressort d’une agence de communication. C’est toute la richesse de ce métier, qui permet à chacun d’apprendre tous les jours.

J’ai toujours exercé chez moi, dans une pièce dédiée, avec tout mon matériel, mes dictionnaires. Les délais à respecter ont été quasiment les seules contraintes de temps. Hormis ces impératifs, je travaillais quand je voulais et c’est précieux de pouvoir faire ses courses un autre jour que le samedi, de prendre des rendez-vous en milieu de journée, de travailler moins le mercredi pour faire le taxi. Il faut parfois aussi accepter, au moins en début de carrière, de travailler le soir ou le week-end. Je ne le fais plus que très exceptionnellement. Être son propre patron est une vraie liberté. Les contraintes qui vont avec, notamment administratives, ne sont rien en regard de cette liberté.

J’ai pu aborder des domaines très divers et certains moments sont inoubliables. J’ai traduit, au crayon de papier, directement sur des plans immenses, étalés par terre dans mon bureau. Un de mes clients directs n’a jamais voulu comprendre qu’un traducteur ne traduit jamais dans une autre langue que sa langue maternelle. Il persistait à m’envoyer des documents à traduire en espagnol ou en anglais et pour ne pas le laisser tomber, je me débrouillais pour trouver des collègues disponibles. Pour l’anecdote, on m’a aussi demandé de traduire la page d’accueil d’un site de « bondage », ce dont certains de mes collègues masculins ne se sont jamais remis, ainsi que des lettres d’amour et une savoureuse lettre d’insultes. Plus sérieusement, je suis passée des « poliovirus sauvages » aux métaux ferreux, des normes techniques aux cosmétiques, des tondeuses à gazon aux chiens de traineau, des sites de compagnies aériennes à des contrats de distribution de vêtements. J’ai appris beaucoup de choses, pour ma culture générale, mais aussi professionnelle, dans les domaines de l’économie, de l’art, de la technique, du droit, des religions.

Je ne me suis jamais spécialisée. Je sais que c’est très souvent conseillé aux débutants et j’approuve entièrement. Mais je n’ai jamais trouvé un domaine dans lequel j’aurais voulu travailler pratiquement en permanence. Tout m’intéressait et je ne voulais pas me fermer à certains domaines. Je fais tous les jours le même travail, mais tous les jours un travail différent. Parallèlement, j’ai appris à dire non à certaines propositions (chimie et finance ne sont pas mes amies). Bien sûr, avec une bonne spécialisation, j’aurais pu gagner plus d’argent. Peut-être.

Sur le plan technique, l’évolution s’est poursuivie avec l’essor d’Internet, l’arrivée de Google, et pour nous, traducteurs, celle des mémoires de traduction avec la grande question : fallait-il acheter Transit ou Trados ? En 1999, il y a eu aussi cette fameuse panique du passage à l’an 2000. On lisait partout que les ordinateurs n’y survivraient pas, il a fallu acheter des « patchs » et puis… rien. Tout a fonctionné parfaitement.

Pendant ces trente années, il a aussi fallu suivre les évolutions techniques, ce qui n’a pas été le plus facile pour moi. Quand j’ai un environnement stable et plaisant, je m’y accroche jusqu’au dernier moment, et ce n’est pas toujours une bonne chose. J’ai opté, sur demande d’un client très régulier, pour Trados. Et là encore, il ne faut pas manquer les mises à jour, les patchs, les « SP2 », etc. Il faut régulièrement s’approprier de nouveaux outils, s’informer, faire des essais. En définitive, on ne s’ennuie jamais.

Depuis 1994, je fais partie de l’APROTRAD. Je ne l’ai jamais regretté et j’ai fait ma part de travail associatif en étant membre puis secrétaire du conseil d’administration. Si j’avais un seul conseil à donner à des débutants dans le métier, c’est d’adhérer à une association professionnelle. C’est à mon avis l’idéal pour rencontrer des collègues, débutants ou chevronnés, spécialisés ou généralistes, qui vont pouvoir guider un débutant dans les arcanes de l’administration, la recherche de donneurs d’ordre, les stratégies à adopter, notamment en matière de tarif, le partage de ressources, les satisfactions et les déceptions, les questions terminologiques, etc. Sans oublier les rencontres physiques diverses, notamment les formations très utiles, qui aident à mieux se connaître et à tisser des liens. Je n’aurais certainement pas eu la même vision de ce métier ni la même pratique sans mes collègues.

1er février 2016

Je traduis toujours, presque exclusivement d’anglais en français. L’espagnol s’est égaré en route, faute de demandes… J’ai élargi mon offre de services à la correction sous le nom de Sans coquille. J’y suis venue grâce à l’APROTRAD et à ses formations sur l’orthotypographie et la maîtrise de la langue française. Alors, parallèlement aux traductions sur les casques de sécurité, les punaises de lit et les projets humanitaires, je relis et corrige des romans ou des essais, et c’est formidable !

Je n’ai pas de blog, aussi je remercie l’APROTRAD de m’offrir cet espace pour célébrer cet anniversaire.

 

Traduction : http://www.degenne.fr

Correction : http://www.sanscoquille.fr

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A propos aprotrad

Créée en 1993 par un groupe de traducteurs. Sise en région Centre, APROTRAD rayonne dans l’hexagone et attire des professionnels basés hors de France. Sa dynamique de partage et de collaboration favorise de fructueux échanges au sein du groupe. L’association soutient les actions de promotion de la profession et la formation de ses adhérents. APROTRAD regroupe près d'une centaine de membres, traducteurs, interprètes, sociétés de traduction, représentants de métiers connexes. Les étudiants en filière universitaire de traduction ont la possibilité d’adhérer à l’association. Pour nous contacter, visitez la page http://www.aprotrad.org/contact.html
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12 commentaires pour Trente ans de la vie d’une traductrice

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  2. Erwann dit :

    Merci pour ce rappel de nos débuts dans le métier. J’ai commencé en 1989 et me reconnais dans nombre des situations que tu décris (l’envoi de fichiers avec choix du protocole avec l’opérateur à l’autre bout de la ligne, les piles de fax qu’on découvre au pied de la machine en arrivant au travail !). Bonne continuation chère collègue.

    • Françoise dit :

      C’était un autre monde et une autre pratique. Je suis contente de les avoir vécus, c’était très formateur.
      Merci et bon vent également !

  3. Un article très intéressant pour les « petits jeunes » qui ont commencé la traduction avec tout le « confort » moderne ! J’ai du mal à m’imaginer travailler sans ordinateur et surtout sans internet.

    • Françoise dit :

      Et pourtant ! Le papier et le crayon étaient essentiels. J’aurais d’autres anecdotes à raconter comme celle de cette traductrice qui livrait à une agence ses traductions manuscrites, qu’il fallait ensuite taper à la machine. C’était une autre organisation. Nous utilisions beaucoup les bibliothèques, bien plus que maintenant, pour faire nos recherches. Et si nous avions la chance de connaître d’autres traducteurs, nous nous téléphonions beaucoup. Mais tout ça prenait plus de temps…

      • Comment ça se passait pour les relectures ? La logistique pour faire corriger un document par un.e collègue devait être infernale !
        Un futur article sur les relations entre traducteurs au début de votre carrière pourrait être très intéressant : comment on se rencontrait, quels clubs/associations, quelles différences ont pu s’installer dans les rapports entre collègues… L’entraide devait avoir une place très importante, mais aussi prendre des formes différentes.
        Peut-être pour le prochain anniversaire ? 🙂

  4. Françoise dit :

    Il fallait absolument faire des brouillons, comme à l’école ou à la fac. Donc, nous corrigions les brouillons, au sein d’une agence, par exemple. Les traducteurs indépendants livraient des documents dactylographiés et s’il y avait des corrections à apporter, il fallait tout retaper à la machine.
    Il faudrait un article à plusieurs mains pour parler des relations et de l’entraide, mais c’est une bonne idée, oui !

    • D’accord, c’est plus clair, merci ! J’espère que d’autres témoignages suivront, de votre part ou de celle d’autre traducteurs « pré-internet ».
      Bonne journée

  5. Merci de cet article que j’ai trouvé à la fois amusant et passionnant ! Je débute dans le métier et c’est vrai que je me suis souvent fait la réflexion : mais comment on pouvait bien faire avant 🙂 merci d’avoir éclairé ma lanterne!

    • Françoise dit :

      Heureusement que les traducteurs n’ont pas attendu Internet pour commencer à travailler 🙂 Le métier en lui-même n’a pas changé, mais sa pratique a évolué de façon radicale. Bons débuts dans ce beau métier !

  6. Veronique dit :

    Je vous remercie pour cet article qui m’a fait penser moi aussi à l’évolution des techniques dans mon métier de bibliothécaire. L’article est savoureux, c’était un plaisir de vous lire.

    • Françoise dit :

      Merci à vous de ce retour ! Oui, différents métiers ont évolué très rapidement grâce à ces nouvelles techniques et il faut bien reconnaître que, sur ce plan-là, notre époque est passionnante.

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